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L’Aller et le Venir
Récits de voyages au pays des songes

Avant propos

L’Aller et le venir n’est pas un recueil. D’ordinaire, ce sont des œuvres préalablement écrites qui sont réunies en un tel ouvrage ; ici, c’est l’inverse : un fil rouge, préalable à l’écriture.

En fait, L’Aller et le venir est une antithèse de recueil, un antirecueil. Une œuvre par nature infinie qui regroupera nouvelles, poèmes en prose ou en vers, scénarios ou de toutes autres choses encore.

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Bureau des réclamations

Ce 5 novembre, an 42 de l’ère UNIX, à 13 h 37, date notable s’il en est pour un nerd dans mon genre, un homme est entré dans le bureau des réclamations. Lui non plus n’était pas banal : il était en tenue militaire kaki, avec un ensemble affolant de médailles un peu partout sur son torse ; il portait une moustache plutôt bien fournie, d’un gris clair assez uni, les cheveux courts, mais pas ras, de la même couleur que sa moustache, avec quelques traces de cheveux noirs toutefois. On aurait dit Staline, en un peu moins bourru et avec une peau plus claire. La comparaison n’est pas fortuite, j’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’un dictateur africain particulièrement sanglant.

Notre homme s’avança donc, pour se diriger vers mon collègue, tripotant nerveusement le kaki qu’il avait entre les mains. Après de longues secondes de silence, mon collègue prit la parole, le ton ouvertement méfiant :

Amiral-colonel, que puis-je faire pour vous ?

À vrai dire, je comprends que vous vouliez améliorer vos produits.

L’homme balbutiait. Il reprit :

Ce qui me dérange, et justifie ma présence ici, c’est que vous ne maintenez plus l’ancienne version de votre système d’exploitation. Mes ingénieurs n’arrivent pas à suivre et il devient de plus en plus difficile d’exploiter mon peuple. J’ai dû en abattre quelques-uns pour l’exemple pas plus tard que ce matin !

Je pensai à une blague, et m’amusais en fait de la situation, mais mon collègue la prenait avec tout le sérieux qu’il convient d’avoir dans de tels moments. Il se leva et dit d’un ton calme, mais ferme, pointant la porte du doigt.

Partez. Ceci est une maison respectable et nous ne servons pas de criminels dans votre genre.

L’amiral-colonel, visiblement confus, se retourna lentement puis sortit, la tête basse, la queue entre les jambes.

Mon collègue est mort, hier, d’une intoxication alimentaire —m’a-t-on dit.

al.jes 2 janv. 2012 Haut de page.

Le Temps d’une douche

Amy ouvrit les yeux. Elle se releva, laissant ses couvertures couler le long de son corps. La lumière de la cabine s’allumait doucement, lumen après lumen, et les yeux d’Amy s’habituèrent à la lumière. Elle regarda sur sa gauche la jeune fille qui somnolait.
Amy poussa les couvertures et le corps nu se dévoila. La tête aux cheveux d’albâtre était posée de côté sur l’oreiller, le visage tourné vers le mur ; le corps svelte semblait sculpté dans l’ambre. Zoe frémit lorsque sa compagne caressa du doigt le dragon tatoué sur son épaule.
Amy glissa ses jambes hors du lit et se dressa de tout son long. Elle attrapa une légère robe —qu’elle enfila— ainsi que son communicateur, puis elle sortit sans un regard, direction les douches.

Toutes les douches du premier niveau étaient occupées. Amy sauta au niveau supérieur, posa ses effets à même le sol et entra dans l’un des cylindres libres. Elle profitait toujours de cet instant pour se remémorer ses précédentes leçons. Ce jour-là, elle pensait au travail accompli par les Grands Aînés.
Autrefois, quand l’humanité vivait encore sur l’un de ces gros cailloux approximativement sphériques que l’on nomme planètes, il y avait une forte distinction entre ceux qui dirigeaient et le reste du peuple. Tout était organisé et les journées étaient réglées comme du papier à mesure. Et ce n’était pas tout, il y avait différentes sortes d’organisations : certaines étaient des états, d’autres des entreprises, et l’essentiel de la politique était de savoir qui des états ou des entreprises déciderait de l’avenir du peuple. Ces modes de gouvernement étaient même parfois appelés démocratie, quelle ironie ! Mais tout changea. Ça ne pouvait que changer.
La planète où vivait l’humanité était sur le point d’être détruite, la faute à une humanité gaspilleuse et belliciste, et ceux qui le comprirent fabriquèrent des vaisseaux. Beaucoup partirent dans les vaisseaux de leurs états et de leurs entreprises, continuant cette vie qui avait anéanti leurs existences ; certains en profitèrent pour bâtir leurs utopies. C’est ce que firent les Grands Aînés, fondant leur société sur un principe simple : chaque humain fait ce qu’il veut, pourvu qu’il ne nuise pas à autrui. Si jamais qui que ce soit se sentait lésé, un tiers volontaire était désigné par les deux parties pour jouer le rôle d’arbitre.
Savourant la sagesse de ses ancêtres, Amy constata que ce système perdurait encore onze générations plus tard.

La jeune fille sortit du cylindre de verre, enfila sa robe qu’un robot avait nettoyée et contacta Yuwee pour lui demander une nouvelle leçon. Les Grands Aînés l’intriguaient et elle voulait en savoir plus…

al.jes 2 janv. 2012 Haut de page.

Toi-même

La pétrifiante mélodie de l’appareil me fit cependant entrouvrir un, puis deux de mes yeux —les seuls à ma connaissance d’ailleurs— donnant vue sur le plafond. Le matinal fauteur de troubles s’y trouvait, s’amusant à faire clignoter les traits qui, assemblés, forment des chiffres qui, eux-mêmes, sont supposés former l’heure. Le mécanisme certainement essoufflé, il n’y avait aucune cohérence dans ce que je vis, si bien que je ne pus en tirer aucune information temporelle. Ceci m’inspira qu’il dût être relativement tard.

Je me redressai d’un coup, enfilai mon marcel et sautai du lit. Après être passé en salle de bain et avoir enfilé une tenue plus décente, je m’arrêtai en cuisine et engloutis en hâte deux chaudes tasses de café noir qui m’attendaient. On ne badine pas avec le temps.

Si je sommeille longuement, c’est que mon corps male habitus le réclame. Un dysfonctionnement corporel sporadique en est la cause. ‹ Probablement dû à un dérèglement psychologique. ›, l’avis du spécialiste. Vicieux encéphale ! Le cas de corruption de mon organisme étant trop peu commun, je me dois de réunir les fonds pour mener à bien et les analyses et l’opération. Et ça fera progresser les laboratoires ; mon défunt oncle avait pas mal d’actions dans le domaine, ce serait comme un hommage.
À mon sens, la maladie est une histoire d’amour ; j’en attire toujours une, mais, moi, je ne tiens jamais à elle. N’est-ce pas là le signe évident d’une malédiction séculaire ?

Une envie pressante me saisit, mais pas suffisante pour m’arrêter. J’évacuai les lieux tout en enfilant ma veste. Dehors, un brouillard emplissait le quartier si bien qu’on ne distinguait pas le sol plus loin que quelques pas. Soudain, une poche de mon pantalon s’anima. J’en tirai l’objet vibrant et acceptai l’appel en réception :

Que Monsieur veuille bien m’excuser, mais il a oublié les croissants que nous lui préparions. Aimeriez…

Je raccrochai sans en écouter davantage ; les voleurs de temps me font horreur. Heureusement pour moi, l’établissement où j’exerce se situe à quelques rues de mon foyer. À y repenser, Gilles m’appelait du téléphone fixe vers mon mobile, bien que notre opérateur ne nous le permette que surfacturé. Quelle ruine que ce majordome !


À peine eu-je pénétré le bâtiment que mon ventre gargouilla de rage. Je trottai en direction de la cafétéria en vue de l’apaiser ; la file n’y comptait que deux personnes. Ces dernières choisissaient scrupuleusement les divers acteurs de leur repas. Et lorsqu’elles annonçaient avec plus d’assurance ‹ Pour finir un thé citron je vous prie. ›, l’on pouvait penser faire un pas nouveau vers la caisse. Que nenni ! ‹ Ah, c’est que nous n’en avons plus ! ›, et ainsi reprenait la pénible élection. Hallucinant. Dès le succès de cette bataille existentielle, je dégainai ma bourse et payai une somme astronomique pour un misérable pain composé jambon-fromage.

Dans les escaliers, j’avalais une bouchée à chaque palier. Le dernier étage gravi, mon sandwich à moitié dévoré, je m’engouffrai dans le résonnant couloir qui mène à ma salle. Je pressai le pas. Il avait beau faire plus clair ici qu’à l’extérieur, je ne parvins pas à discerner ce qu’indiquaient les aiguilles de ma montre. Aucune inquiétude, j’étais en avance. Dans ma lointaine jeunesse, ma mère nous mettait toujours en retard. Comme si arriver à un temps t donné ou en avance de celui-ci n’était pas naturel pour elle. Une ‹ mère › correspond à une identité douce et bienveillante pour certains, pour d’autres, comme moi, ce n’est qu’un individu irresponsable qui ne m’a, de plus, pas désiré. Je me suis alors juré de ne pas l’imiter une fois autonome, jamais. Mais voilà, mes disciples viennent en avance eux aussi. Un complot. J’approchais bientôt de ma salle quand, sur ma droite, je rencontrai les cabinets. N’ayant pas une seule fois purgé ma vessie après avoir quitté mon nid, je les rejoignis. Mon repas coincé entre mon bras gauche et mon torse, j’écartai les jambes afin d’épargner mes souliers, et créai une ouverture pour mieux laisser pleurer mon organe. Le jet d’urine véhiculait avec lui l’intense odeur du café ingurgité un peu plus tôt. Il prit si longtemps à évacuer ce pesant fardeau qu’à un moment j’ai envisagé de couper court et différer cette conversation avec l’exutoire. Telle devait être l’éclaboussure du refoulement.
En me retournant, la porte de la cabine que j’occupais —au passage, cabine renfermant la seule cuve fonctionnelle pour les hommes de l’étage— était recouverte d’inscriptions diverses. De la propagande en majeure partie. Un message creusé au stylo rouge attira mon attention : ‹ Lis l’œuvre de M. Berthoza et tes cours tu réussiras. › Je ne savais pas qui était cette personne, encore moins s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme, mais me voler ainsi la vedette avait le don d’irriter mon cuir chevelu.

Ce que je trouve bien insultant, c’est qu’une personne vous devant le respect vous rabaisse. En entrant dans la pièce, je me suis pourtant excusé. Mais non, un élève n’a pu s’empêcher de me faire remarquer que j’étais outrageusement en retard. Ce genre de détail exagéré m’agace. C’est plutôt que mon absence aurait profité à certains. Une jeune femme eut plus de respect à mon égard et leva haut la main, attendant ma permission pour prendre la parole. C’était Christiane, une beauté dont la chevelure est méliorative de l’idée visuelle qu’on peut avoir de la rouille, et dont l’impertinence inonde le regard. L’un de mes meilleurs éléments… en terme de logorrhée facile. Je lui donnai le feu vert :

On se concerte au sujet des éventuels résultats d’une observation intérieure dans un état d’inconscience paradoxale. Vous avez un avis sur le sujet ?

J’étais confus.

Je ne comprends pas. Quel rapport avec mon cours ?

Tous se levèrent, comme si une volonté commune les accordait.

Ça semble pourtant évident. Tu songes en toute légèreté. Pas d’échappatoire. Tu es bientôt prêt. Nous pouvons être le fruit des derniers temps obscurs. Mais surtout, nous sommes toi.

Ned J. 16 mars 2012 25 nov. 2012 6 janv. 2013 Haut de page.

Aurore
ou Le Dernier Soleil

La lumière rougeoyante du jour pénètre l’obscure cellule, au travers les barreaux de l’unique et haute lucarne, tandis que le rythme régulier du tambour accompagne l’air mélancolique de la trompette en sourdine. Ainsi commence le dernier jour de ma vie : par une lueur de feu et un lever de drapeau.

Je vais mourir ce jour, pour avoir été libre. C’est ce que le monde retiendra de moi : ma lutte pour la liberté. J’avais tant de projets ! tant d’envies ! tant de désirs !
Las, ces forbans ne parleront que de cette lutte, que je n’aurais pas dû avoir besoin d’entamer. Ou du moins en retiendront-ils la version officielle : l’état les aura débarrassés d’un dangereux terroriste dont la pensée subversive se diffusait un peu trop. Quelle ironie ! C’est moi le ‹ terroriste › et c’est eux qui me séquestrent, qui vont m’assassiner…

Ceci fut ma dernière volonté : une feuille de papier et un peu d’encre. Ceci sera mon testament, qui de toute façon sera brûlé dès que je serai pendu.

al.jes 16 juil. 2012 Haut de page.

Peine capitale

Séquence 0 – extérieur jour – rue

Les lieux sont déserts, excepté un couple et leur enfant. Ils avancent lentement, comme s’ils voulaient retarder l’échéance de ce qui allait arriver. La mère pleure.

Séquence 1 – intérieur jour – bureau

Un homme d’une cinquantaine d’années, visiblement fatigué, introduit le couple et l’enfant dans la petite salle. Au centre de celle-ci, un bureau trône fièrement, entouré par quatre fauteuils en cuir.

L’homme installe le couple sur deux des fauteuils, va prendre une chaise en bois posée contre un mur latéral, à côté d’une autre chaise sur laquelle est assis un homme à l’allure stricte, la pose près des fauteuils des parents et invite le garçon à s’y asseoir. Puis, il contourne le bureau et s’installe sur le fauteuil libre, l’autre étant occupé par une dame au regard sévère, droite comme un i.

LE DIRECTEUR

J’imagine que vous savez pourquoi nous sommes là.

LA MÈRE
(d’une toute petite voix)

Oui.

L’INSTITUTRICE

Le problème n’est pas tant que Rémi soit bête. Simplement, il est incapable d’obéir.

La mère éclate en sanglots.

LE DIRECTEUR

Comprenez que nous avons pesé le pour et le contre, Rémi n’est pas turbulent pour autant… mais pensez à son avenir. S’il ne sait pas faire ce qu’on lui demande, il ne finira nulle part.

Il laisse passer un long silence pendant lequel il ouvre un dossier et en sort une fiche, puis reprend.

Comprenez que c’est mieux comme cela… Veuillez signer ici.

Il tend la fiche et un stylo au père, qui s’exécute. Puis, il se tourne vers l’homme assis contre le mur.

M. Lignée, c’est à vous.

M. LIGNÉE

Bien.

Il s’adresse aux parents.

Comme vous le savez, c’est le troisième établissement qui ne peut conserver votre enfant depuis son septième anniversaire. Vous savez ce que la loi prévoit dans de telles circonstances. Je vous laisse lui dire au revoir.

Les parents embrassent leur fils et le serrent tour à tour dans leurs bras. Puis, M. Lignée prend la main du garçon, qui semble étonné que ses parents ne l’aient pas grondé.

M. LIGNÉE

Viens Rémi, je vais te présenter un monsieur qui va te faire une piqûre pour t’endormir. Après ça ira mieux.

L’homme et l’enfant sortent de la pièce. Une larme coule sur la joue du père.

al.jes 16 juil. 2012 Haut de page.

Les Siffleurs de cauchemars

La demoiselle se glissait entre ses draps avec appréhension. Et pourtant, elle n’imaginait pas la moitié de ce qu’il s’y jouait chaque soir.
Elle se couchait sans empressement, l’impérieux sommeil plus que le désir de repos l’y poussant. Ce n’était pas vraiment un lit douillet et accueillant. Mais dans la chambre glaciale et austère, il faisait tout de même office de refuge. Il allait jusqu’à passer pour réconfortant dans une telle pièce. Il restait néanmoins désespérément vide. La chambre, quant à elle, était de ce genre de lieu crasseux où même l’air semble sale, ce genre d’endroit que l’on peut récurer toute une journée sans que cette impression ne disparaisse. Cette pièce était salie, voilà tout, par un je-ne-sais-quoi d’intangible. Elle était maculée par la tristesse et la haine que lui vouait son habitante, mais surtout par le sinistre manège qui se jouait au sein de la couche.
Cette jeune personne s’astreignait donc à se mettre au lit. La tâche était peu aisée : il fallait se contorsionner pour s’enrouler convenablement dans les couvertures de laine puis s’enfouir sous les différentes couches de couette afin de se soustraire à la froidure de l’air. Une fois ces opérations achevées, elle entreprenait de rabattre une des couvertures par-dessus la tête pour parfaire ce laborieux cocon. Ce stratagème lui permettrait de se prémunir du froid. Mais seulement du froid.
Ces préparatifs effectués, une autre lutte pouvait alors débuter : la chasse au sommeil. En effet, ce dernier, non content de tourmenter la jeune fille pendant les longues nuits où il l’enlevait, se permettait encore de se faire désirer. La petite trouvait que toutes ces difficultés étaient bien chères payées pour le maigre repos que le sommeil lui cédait en retour. Elle le poursuivait certains soirs pendant des heures, se retournant inlassablement, mais prudemment, car il ne s’agissait certainement pas de faire s’effondrer le précieux édifice de couvertures si péniblement construit, et ainsi prêter le flanc au seul ennemi qu’elle parvenait à tenir à une relative distance. À mesure qu’elle se débattait, les heures filant calmement, elle sentait son corps faiblir et son agacement grandir tandis que son esprit sombrait doucement dans une semi-inconscience délirante. Cet entre-deux constituait l’antichambre de l’abîme où elle se plongeait contrainte et forcée chaque soir. Tout s’y mêlait. Le réel et le rationnel se diluaient dans un torrent d’images et de concepts, les chemins de pensées et raisonnements s’entrechoquaient avec violence, créant des géométries de logiques bâtardes et bancales, perturbant le peu de conscience encore éveillé tentant de les concevoir et les comprendre.
Le sommeil, ce marchand de rêve, était un fieffé truand, car des rêves elle ne connaissait que le nom. C’était cela, et seulement cela que la jeune fille redoutait, plus que le froid, les couvertures sales et la solitude. C’était les cauchemars. Elle ne connaissait que ces songes-là. Ceux qui empestent l’angoisse et le massacre, ceux qui ont le goût des larmes et de la terre noire. Et chaque soir, n’y tenant plus, les yeux rougis par la fatigue, elle quittait sa table de travail et marchait vers eux à contrecœur. Au final, on n’aurait su dire si c’était la chambre qui avait souillé son sommeil ou si c’était ces cauchemars qui avaient putréfié l’air, les murs et s’étaient insinués dans la pièce au-delà du point de non-retour.

Ce soir, les siffleurs de cauchemars prirent leur temps. Ils n’étaient pas pressés, avançant avec l’assurance de ceux qui savent qu’ils auront de quoi se contenter. Ils entrèrent silencieusement, tranquillement, leur besace pleine, le regard vif et clair. Ils se faufilèrent jusqu’au lit, se riant du froid mis en déroute par les malheureuses couvertures. Ils se posèrent avec légèreté près du front de l’endormie et commencèrent leur examen. Leur proie encore tendre méritait qu’on la considère avec attention. Il ne fallait pas la briser, car son cœur encore jeune était source de bien des délices. Ils devaient agir scrupuleusement.
Il arrivait que les siffleurs soient pris de paresse certains soirs. Ils se contentaient alors d’écouter avec attention le chaos du demi-sommeil, s’en nourrissaient et commençaient à bâtir le cauchemar sur ces bases. Parfois, cette méthode s’imposait. Lorsque le vacarme sous le crâne de la jeune fille était déjà trop puissant à l’arrivée des siffleurs, il était mal aisé de le contrarier avec des élans d’originalité, au risque de la réveiller. Il fallait alors s’attacher à prolonger le demi-sommeil par un cauchemar de la même saveur, ce qui était un travail tout aussi ardu que celui d’inventer un cauchemar de toutes pièces.
Un soir, ils avaient été particulièrement imprudents. Emportés par leur gourmandise et leur entrain, ils avaient façonné un cauchemar superbe et implacable, d’une beauté tranchante et incisive. La petite victime y avait goûté et la grande œuvre des siffleurs l’avait hantée et poursuivie toute la journée. Les siffleurs avaient craint pour leur buffet quotidien, et pour cause : un tel effroi aurait pu causer à la jeune fille quelques insomnies. Il n’en fut rien et c’est en cela que l’esprit humain est impressionnant : terrorisée par de telles visions d’horreur, elle avait consacré toute son énergie à en oublier tous les détails, même les moindres. Le caractère absurde et irrationnel du songe concocté par les siffleurs l’y aida : sans structure apparente et assimilable à la logique en vigueur dans le monde éveillé, son souvenir était plus difficile à étiqueter et classifier, plus difficile à retenir.

Mais voilà, ce soir, les siffleurs de cauchemars n’étaient ni paresseux, ni imprudents. Ils effectuèrent leur travail avec précision et virtuosité, insufflant à leur victime la juste dose de détresse nocturne, tel que devrait le faire tout bon siffleur qui se respecte. Ils étaient des artistes, cette jeune fille était un de leur médium. Un très bon médium, encore tendre, à l’esprit vaste et ouvert, absorbant tout et n’importe quoi. À ce titre, elle était une proie de choix, car les siffleurs bénéficiaient d’une grande liberté lorsqu’ils y créaient un cauchemar.
Ils scrutèrent attentivement le tumulte naissant et en reprirent la substance première, car un cauchemar tient parfois son efficacité du reflet qu’il offre aux soucis du monde éveillé. Ils laissèrent ensuite vagabonder savamment leur créativité, agrémentant les chagrins de lames, crocs et dédales, de poursuivants menaçants et de pluie battante. Leur délicate mouture achevée, ils repartirent, tout aussi calmement qu’ils étaient venus, laissant la demoiselle errer dans le monde dont ils avaient tant rêvé.

Lili Lith 2 sept. 2012 Haut de page.

Sand box

Je ne sais pas si je suis habillé ou non. Je ne sens pas mes vêtements. Peu importe.
Je marche sur du sable. Une large plaine de sable, à perte de vue. Sans savoir pourquoi, je pense à un pays chaud… peut-être la péninsule arabique. Mais il ne fait pas assez chaud.
L’iode me chatouille les narines.

Je suis maintenant en bord de mer.
Curieusement, le sable cède sur le rivage la place à du gazon bien entretenu.
Je ne suis pas seul, mon père est là, il me parle. L’instant d’après, il n’est plus là ; disparu. Aucun de ses mots ne m’a touché l’oreille.
Je suis dans un monde sans son.

Je vois ma main, ouverte devant le soleil. C’est chaud ; c’est doux. Mes pieds sont enfoncés dans le sable. C’est agréable.
Sans un bruit, l’univers se déchire. Une fumée traverse les cieux ; puis la lave sort de l’eau rougeoyante. C’est loin, mais le volcan grandit, gigantesque.
La montagne crache des tonnes.
Un rocher me fonce dessus.

Le réveil indique un peu plus de cinq heures. Je me redresse dans mon lit. Je sens la sueur.
Je me lève. J’ouvre une porte. Deux. Je lève la lunette, et le liquide puant s’évade de mon corps.


La place du marché grouille de monde.
Sur une estrade, trois esclaves sont présentés au public. Je connais les jumeaux. Adolescents, nous allions en cours ensemble. Que s’est-il passé ? Par contre, je ne connais pas cette fille. Elle a un beau visage.

La diligence fonce sur le pavé des rues. Nous fuyons la ville. Il n’y avait pas assez de place pour tout le monde, donc je suis à l’arrière, avec le fourrage et la fille. Nous discutons ; je ne sais de quoi.

Nous sommes en forêt, la fille et moi. Nous courons. Nous fuyons, la main dans la main, les pieds nus dans le sable, sans regarder derrière nous.
Une sonnerie retentit.

J’éteins mon réveil, déçu que le rêve ne puisse continuer. Malgré le volet, la lumière du jour éclaire ma chambre. Il est huit heures.
J’essaie de me rendormir, mais mes pieds touchent le tissu.

al.jes 16 sept. 2012 Haut de page.

Une Réaction naturelle

Son haleine paresseuse s’était insinuée et abandonnée dans de souffreteuses fosses nasales. Mon nez, dans le cas présent. Sauvagement, une irritante sensation s’y manifesta. Je fis une grimace dans l’espoir louable d’enrayer l’éternuement.

Fabrice, vous m’écoutez ?

Toujours monsieur.

Remarquablement vautré dans son trône de cuir charbon d’os, ses mains à la fois distantes et jointes par le bout des doigts, le menton dressé, il s’efforçait de m’intimider en dardant sur moi un regard vif d’orgueil.
Ne pas brasser une huile déjà chaude. Pour gravir les échelons, il faut la fermer. Derrière, j’en connais qui n’hésitent pas à mettre leur dignité en jeu ; prêts à lécher la raie du directeur artistique.
Ainsi Christophe m’expliqua sur un ton péremptoire en quoi mes travaux étaient mauvais en tout point. Après ce sermon, la mise à jour du projet sous le bras, je quittai son bureau et me dirigeai vers le box d’où on m’avait tiré. Face à la planche, j’écartai d’une main le HB, le pantographe et mon rapporteur disque, et de l’autre happai les feuilles d’esquisses pour ensuite les jeter insensiblement à la corbeille. Je n’étais qu’un petit roughman. Une machine à exécuter les commandes qu’elle reçoit, un instrument mis à la disposition fantaisiste de ses employeurs. Avec plus de talent, j’aurais exercé en free-lance. Ça m’aurait évité ce genre de vis-à-vis chronophage qui vous remémore l’époque où votre prof. de primaire vous grondait devant le reste de la classe. Et qui sait ? Peut-être aurais-je fait un meilleur DA que Christophe ? En me remettant à l’ouvrage, je me dis qu’il était un peu tôt pour m’affranchir de ce job. Les rues abondent de graphistes affamés d’un emploi, d’une place en entreprise. Me remplacer serait aussi aisé que se montrerait épineuse pour moi la recherche d’une clientèle. Je nettoyai alors mon esprit de velléités tout juste dignes d’un adolescent rêveur. Brutalement, une gêne me parcourut de tout le long. D’abord, mon nez me chatouilla, puis une douleur redressa le dos rond que je prenais à ce moment. Je soupçonnais que cela se reproduise sporadiquement, mais il n’en fut rien. Un manque ineffable s’installa.

Mais non, puisqu’elle n’est pas imposable…

C’est situé derrière la ‹ rue du Chat de Vilegens ›, juste après l’épicerie.

Les hippopotames ont bouilli vifs, j’te dis !

Les bribes de conversations me parvenaient avec détachement. Finalement, il ne s’était pas écoulé longtemps avant que les collègues ne viennent me chercher pour la pause café. J’avais refusé, mais l’expression contrariée que portait encore mon visage ne m’avait pas aidé à les éloigner.
Je restais à l’écart dans un coin, attablé derrière un distributeur, après m’être payé une goutte d’or noir aromatisé vanille. J’emportai un nombre au hasard de serviettes papier pour crayonner —je conserve toujours au moins un stylo sur moi. Ainsi personne n’osa m’interroger ou me forcer davantage à rejoindre le groupe.
Mais l’air se fit plus pesant : d’autres employés arrivèrent et encombrèrent l’espace destiné au mince répit journalier. Une présence féminine prit place face à moi, diminuant la jaune lumière qui me permettait de barbouiller des idées sur mon support d’infortune. Il s’agissait de la trésorière.

Bonjour Fabrice. Je n’ai pas trouvé tous les papiers requis dans votre enveloppe.

Je conservais un silence exemplaire. Sans lever le regard, j’eus l’impression qu’elle se pinça les lèvres. Un foudroiement me traversa à nouveau des reins jusqu’à l’échine, me contraignant à un léger sursaut. Ce frisson ne passa pas inaperçu :

Vous avez le hoquet ?

Puisque je me cantonnais dans mon mutisme, elle réitéra l’absurde question. Je descendis mon gobelet de café cul sec avant de m’apercevoir que ce n’était pas le mien. Aucune excuse adéquate n’apparut à mon esprit. Un léger crépitement tituba alors jusqu’à mon ouïe, avant d’emporter avec lui le moindre son. Ce fut bref, mais suffisant pour me rendre anxieux…
Mal à l’aise, je tournai la tête comme pour mieux entendre mon interlocutrice. J’aperçus les rires de collègues et un clin d’œil émis par Daniel, l’infographiste 3D. Qu’y avait-il de récréatif à tout cela ?
L’espace se déforma : le plafond réduisait en superficie tandis que la cime des angles dérogeait aux strictes exigences de l’architecture industrielle. La voûte rejoignant progressivement la moquette, on ne pourrait bientôt plus ni entrer ni sortir de ces lieux. Des yeux irrités par la fatigue m’obligèrent à les frotter vivement.
L’embargo sonore se dissipa ex abrupto :

Fabrice ? on peut en parler plus tard si vous voulez. Je vous donne rendez-vous ?

Sur quoi les joues de l’entêtée prirent un teint incarnat, accentué par l’apparition de légères fossettes. Je ne savais pas en quoi cela rimait. J’étais au milieu d’un cambouis défiant toute mesure temporelle et matérielle. Celui-ci tendait vers quelque chose d’imprévu, en un mouvement subversif.
Les narines me frissonnèrent, puis les paupières inférieures picotèrent d’une douce chaleur. L’effort les avait rendus si abrasifs qu’ils se chargèrent de substance aqueuse.
Des rangées de cylindres fulminaient leur mécontentement et s’enflammaient derrière le tissu prétextant une modeste pièce de quatre murs. Les arêtes jadis rigides fondaient en se courbant irrégulièrement, torturées par la hausse de température.
Au moins, je trouvai un sens à cette manifestation extraordinaire : les larmes étaient dues à la convection générée par une machine dissimulée, et les distributeurs en étaient les extensions.
Le plafond suintait. De transpiration, le front aussi.
Je sautai du tabouret et quittai les lieux avec une soudaine vivacité.

Enfermé dans les gogues masculines, je retrouvais mes esprits. Un truc ne tournait pas rond. Quelle pouvait être l’origine de ces convulsions ? Je n’étais pourtant ni fumeur, ni buveur, ni camé. Était-ce un sortilège que m’avait jeté Christophe avant que je ne quitte son domaine ? Non, non, non ! S’il s’était agi d’un aven ouvert à l’improviste par l’accumulation de sueur, on aurait pu dire que j’y avais fait une chute incontrôlée. Si mes propres sens me trahissaient, le seul fautif n’était autre que moi. En me refusant au repos par les heures supplémentaires, je devais être parvenu à mes limites ; ne surveillant pas où je mettais les pieds, j’étais donc tombé.

‹ Fabrice se comporte étrangement ! › avait déjà retenti dans tout mon département de travail. Je pus déposer une semaine de congés sans trop avoir à argumenter. Retourné à mes planches pour les heures restantes, je travaillais assidûment, mais sans ahaner. En fait, je le faisais même avec détachement. Sans doute les joies de l’affranchissement avaient-elles emporté mon esprit loin de cette nervosité ambiante propre à ce que j’ai toujours connu du travail en boîte. De nouveau et jusque-là, tout se passa à peu près bien…

Passé la grande porte, je fus déçu de ne pas pêcher la bouffée d’air frais que je convoitais. J’eus beau inspirer un grand coup, le résultat avait la même teneur que si je humais le carbone et le cèdre de mes crayons ! La gorge m’en brûlait.
J’empruntai la route de la maison —à une vingtaine de minutes— une injustifiable sensation d’oubli, si ce n’est de manque, dans mon bagage.

Le comble, ce fut l’apparition de curieuses chatouilles au visage. Dépassé le cimetière de Montmartre et atteint la rue Damrémont, je me mis à courir. En raison de l’oppression continue qui s’immisçait sous ma peau, c’était le seul moyen dérivatif susceptible de m’en délivrer que je trouvai.
Involontairement, je bousculai quelques zonards sur mon passage. À l’intersection avec la chaussée Marcadet, je fus stoppé dans mon élan, mon mobile s’égosillant sur les sons d’ordinaire épanouis qu’accompagne la voix de Katie Stelmanis sur Lose It. L’appel était de Jeanne. Elle me salua de son hypocoristique favori :

Fabrissou, tu rentres bientôt ?

Les démangeaisons me reprenant de toutes parts, je ne cachai pas ma contrariété en lui répondant. Elle se froissa, s’agaçant de mes nombreuses sautes d’humeur et de mon manque d’attention envers elle. Comme je n’avais pas l’habitude de battre la semelle hors FD (Fin de semaine), y compris sur de si courtes distances, il me sembla que mon cerveau, en manque de dioxygène, m’abandonnait.
Jeanne me faisait la morale, malheureusement pour elle je n’étais pas même en mesure de la suivre. Je devisais évasivement, ne sachant pas moi-même ce que je disais. Puisqu’il fallait bien que quelqu’un mette un terme à ce monologue, elle conclut sur l’exportation de ses affaires depuis notre nid et raccrocha sans même un petit ‹ Bisou mon Fabrissou ›.

Je pris la sage décision de souffler un peu. Ce faisant, je m’étais adossé à un mur juste après le café de l’angle. Les démangeaisons n’étaient plus. Des yeux un temps secs, un autre humides m’avaient encombré la vue de différents calques de bruit et de flou, dont l’opacité diminua enfin jusqu’à les voir disparaître.
M’attendant à une sournoise rechute, je demeurai immobile encore un temps. Ce qui ne loupa pas : l’espace d’une seconde, mes narines se chargèrent d’une puissante source d’air avant d’éjecter le tout d’un coup sec et virulent.
Ce fut là mon salut. Par ce tir expiratoire naturellement enclenché par de probables neurones situés dans le nez ou je ne sais où, le phénomène échut. Une délivrance inattendue. Une douce chaleur m’enveloppa, je basculai la tête en arrière ; tel un orgasme miracle, toutes les peines du monde s’évaporèrent alors.

Ned J. 30 sept. 2012 25 nov. 2012 Haut de page.

Sans un nom

Il y avait petite famille qui, n’ayant point d’œufs à ses repas, décida d’acquérir trois poules.

Quand les bêtes furent achetées grâce au pécule dernier, et accueillies en courette, de les baptiser les deux enfants entreprirent.

La fillette donna à la plus ronde un nom dont elle était digne. Pendant qu’elle se creusait méninges pour la seconde, le garçon accourut vers la dernière en marasme déconcertant. Tant et si bien que l’animal effrayé prit poudre d’escampette.
Exténués de poursuivre la malheureuse en chaque angle du terrain, les enfants rentrèrent vêpres venues.

Le lendemain, nourriture on leur apporta en les interpellant :

Colette, prenez et mangez.

À la deuxième se présentant :

Couenne, venez prendre collation.

N’ayant pas été appelée, la troisième se montra mauvaise. Alors sa pitance fut déposée à distance.

Du temps passa et aigreur l’endurance de la poule devint.
Un jour que les enfants tentèrent de dépouiller ses œufs, l’animal refusant de déserter sa couche, le garçon intrépide prit la pellette de jardin pour mieux le soulever. En cet instant, la poule battit furieusement des ailes et pinça la fillette.

Derechef, ils s’en plaignirent :

Mère ! Mère ! la poule a mordu Pauline !

Sur quoi le parent répondit :

Il suffit des batailleuses humeurs de cet animal ! Nous n’étions point fâchée, mais il nous donne sujet de l’être.

Au petit matin, la poule fut décapitée, intestat. Elle fit un repas savoureux.

En ce monde tel qu’il fut connu, les rejetés ont toujours tort. Personne ne devrait manquer d’un nom.

Ned J. 14 oct. 2012 25 nov. 2012 Haut de page.

Le Majordome

Séquence 0 – intérieur nuit – chambre de Zachary

Il fait noir. Les traits carrés d’un réveil matin numérique affichent l’heure : il est six heures cinquante-neuf. Une minute passe ; le réveil sonne, strident. On entend un clic, puis l’alarme s’éteint. Un autre clic, et la pièce s’illumine.
La pièce est petite, en sous-pente. L’ameublement est chiche : un lit, une petite table de chevet, un bureau en bois blanc et une chaise assortie. Jouxtant une fenêtre obscurcie par un volet baissé, une pancarte publicitaire nous invite à nous offrir l’édition ‹ spécial champion › de Street Fighter II.
La lumière provient d’une petite lampe de chevet que vient d’allumer Zachary, à demi couché. Ce dernier, en caleçon se redresse, repousse sa couette, puis s’assied sur le bord du lit. Il se lève en bâillant, lève le volet puis sort de la chambre.

(Fondu au noir)

Zachary, habillé d’un T-shirt et d’un jean est debout devant son bureau, sur lequel sont posées en évidences deux lettres : l’une, dactylographiée, est à l’ordre de Zachary, l’autre, manuscrite, est à celui de Jorömund de Kloost. La lettre manuscrite est rédigée sur du vélin sur les coins duquel dépassent les restes d’un sceau brisé. Zachary prend les deux lettres, les replie soigneusement avant de les mettre dans un sac, qu’il referme puis met en bandoulière. Il attrape un emballage de costume dans un placard, ouvre la porte de sa chambre, puis la referme derrière lui.

Séquence 1 – intérieur jour – train

Sur fond noir, deux acteurs lisent en off l’acte II, scène X de Cyrano de Bergerac.

Alors que Christian reconnaît ne pas savoir parler d’amour, la lumière se fait. Zachary est assis côté fenêtre, des écouteurs dans les oreilles, un baladeur dans la main. Il regarde le paysage défiler tandis que la lecture se poursuit.
Quand la scène se termine, Zachary stoppe son écoute et enlève les écouteurs. Il enroule les fils autour du baladeur, qu’il range dans son sac, posé dans le porte-bagages. Il en profite pour sortir la lettre dactylographiée, qu’il déplie en se rasseyant.

(Fondu au noir)

Zachary sort des toilettes du train, en costume-cravate, et se dirige vers sa place. Il tient la housse du costume et ses précédents vêtements enroulés sous le bras. Arrivé à destination, il range le tout dans son sac, puis s’assied.

Séquence 2 – extérieur soir – train

Le train est à l’arrêt ; Zachary en sort, sac en bandoulière. Il regarde autour de lui : personne ne l’attend sur le quai. Il se dirige vers le bâtiment de gare.

Séquence 3 – extérieur soir – devant le manoir

Un taxi s’arrête dans l’allée, devant l’entrée du manoir. Quelques instants plus tard, Zachary en ressort, referme la portière derrière lui et contemple le manoir pendant que le taxi repart. Alors qu’il allait avancer vers l’entrée, une autre voiture arrive. En sort une jeune fille visiblement courroucée.

LA JEUNE FILLE
(à l’attention de Zachary)

La galanterie ne semble plus chose commune.

ZACHARY

Oh, mille pardons ! Peut-être puis-je vous proposer mon bras, pour rejoindre la porte…

LA JEUNE FILLE

Pourquoi pas… mais vous êtes ?

ZACHARY
(visiblement gêné)

Décidément, j’en oublie mes manières. Je me nomme Jorömund de Kloost, mais vous pouvez m’appeler Jor…

LA JEUNE FILLE
(coupant net)

Je suis la princesse von Himmeln et ne me permettrai pas telle familiarité. Je vous fais la faveur d’oublier cet incident, mais que je ne vous y reprenne !

La princesse se dirige vers l’entrée, altière. Zachary est sur ses pas. La porte s’ouvre devant eux, donnant vue sur un grand hall éclairé.

Séquence 4 – intérieur nuit – hall du manoir

Un majordome se tient à côté de la porte, qu’il referme derrière les jeunes gens. Un flot de voix se fait entendre d’une pièce voisine, accompagné par du piano.

LE MAJORDOME

Puis-je m’enquérir de vos invitations ?

La princesse lui tend, hautaine, une lettre manuscrite semblable à celle qu’avait reçue Zachary. Ce dernier l’imite après une hésitation.

LE MAJORDOME
(après vérification des invitations)

Fort bien.

(Puis, s’adressant à la princesse)

Puis-je vous débarrasser de votre manteau ?

Von Himmeln ôte son manteau et le tend au majordome, qui le range dans un vestiaire attenant le hall. Ensuite, il guide les deux invités vers la pièce d’où provient le flux sonore.

Séquence 5 – intérieur nuit – salon de réception

Introduits par le majordome, la princesse et Zachary pénètrent dans le salon. Là, de petits groupes de deux ou trois personnes conversent debout. Les notes se précisent : c’est Für Elise joué par une jeune pianiste.

LE MAJORDOME
(fort)

La princesse von Himmeln et le sieur de Kloost.

Un homme d’une quarantaine d’années se détache de ses interlocuteurs pour aller à la rencontre des nouveaux venus.

L’HOMME

Ah ! très chère princesse ! Je vois que vous avez déjà fait connaissance avec Herr de Kloost.

LA PRINCESSE
(lui décochant un large sourire)

Ce cher von Leeck ! Comment vous portez-vous ? Je me fais une telle joie de vous revoir !

VON LEECK

Et votre joie est partagée ! Je me porte comme un charme, et c’est un plaisir de constater qu’il en va de même pour vous !

(Se tournant vers Zachary, la main tendue)

Herr de Kloost, soyez le bienvenu. Je crois savoir que vous ne connaissez pas grand monde ici. Venez, que je vous en présente un échantillon.

Zachary sert la main de son hôte et le suit, tandis que la princesse est déjà partie converser avec les anciens interlocuteurs d’icelui. Tout en avançant, von Leeck présente ses invités au jeune homme.

La princesse a rejoint dans leur discussion le baron von Teufelbergen et le père Benedikt, qui a reçu récemment la charge des âmes du bourg voisin. À côté, c’est Amalia, mon épouse, qui parle à la baronne. Voilà ma fille, Cornelia, qui nous joue quelques airs, et voici son parrain, également mon notaire, qui l’écoute sagement.

L’homme est adossé contre un mur. À l’approche de son hôte, il se tourne vers lui.

L’HOMME
(pointant Zachary du menton)

Une nouvelle recrue ?

ZACHARY
(tendant la main)

Jorömund de Kloost. Enchanté.

L’HOMME
(la serrant)

Maître Hanz Drupa, pour vous servir.

Son sourire est engageant. Mais la conversation ne peut se poursuivre. En effet, un homme fulminant en complet rose fait irruption avec fracas dans le salon, suivi du majordome qui fait des courbettes, semblant le prier de le pardonner pour une quelconque maladresse. C’est peu de dire qu’il attire l’attention, tous les regards convergeant vers lui. Cela ne semble guère l’embarrasser.

L’INTRUS
(à la cantonade)

Sigmund, quand enfin renverrez-vous ce moins que rien ?

L’hôte se précipite pour aller calmer la situation, laissant Zachary seul avec le notaire.

MAÎTRE DRUPA

Le signore Dionigi, toujours aussi fantasque. Il faut dire que Jakob le déteste.

ZACHARY

Jakob ?

MAÎTRE DRUPA

Le majordome. Qui d’ailleurs n’est pas au service de Sigmund, mais d’Amalia, son épouse. Si notre hôte le renvoyait, nul ne peut imaginer ce qu’il adviendrait.

VON LEECK
(profitant du calme retrouvé)

Bien ! puisque tout le monde est arrivé, je vous propose de passer à table.

Le majordome ouvre une double porte donnant sur une somptueuse salle à manger. Les convives se dirigent vers cette dernière et Cornelia cesse de jouer. À peine s’est-elle levée pour rejoindre les autres que la musique reprend, extradiégétique.

Séquence 6 – intérieur nuit – salle à manger

Les convives découvrent leurs places, tandis que le majordome referme la porte derrière lui. Alors qu’il se dirige vers une table annexe où trônent quelques bouteilles de vin, la lumière s’éteint, plongeant la salle dans l’obscurité.

DIONIGI

Eh bien, Jakob ? Vous ne rallumez pas ⸮

En guise de réponse, on entend un grand fracas et un cri étouffé. Après un long silence, la lumière revient, Cornelia l’ayant rallumée. Par terre, près de la table renversée des boissons, gît le majordome, un poignard enfoncé dans le dos. Tout le monde est sous le choc, sauf le signore Dionigi, qui lève les yeux au ciel.

al.jes 11 nov. 2012 Haut de page.

L’Éveil

Il était un homme qui ne pouvait plus dormir. Peut-être serait-il plus juste de dire qu’il ne pouvait pas, car il ne se souvenait pas depuis quand le sommeil ne l’avait pas visité. Il se faisait appeler Auguste, Arthur, Lionel. Il avait traversé tant d’époques qu’il ne se sentait plus le même homme qu’au commencement. Le commencement, ainsi que son premier prénom, il ne s’en souvenait pas non plus d’ailleurs. Son éveil lui semblait millénaire, les heures avaient perdu à ses yeux toute signification. Il en avait vu passer un si grand nombre que, lassé par l’habitude, il ne leur accordait plus de crédit. Les heures, elles, à force de passer et repasser, de tourner autour du vieillard sans y laisser de trace, s’étaient usées, si bien qu’elles paraissaient de plus en plus rabougries, transparentes et chétives. Auguste était pourtant parfois obligé de s’y référer, car, si elles avaient cessé leur œuvre sur lui, le reste du monde continuait de tourner à leur rythme pendulaire. Il paraissait déjà suffisamment étrange aux yeux de ses pairs sans commettre l’excentricité de se rendre à l’épicerie en dehors des horaires d’ouvertures.

Le temps n’avait plus de prise sur lui, il ne vieillissait plus. Après tout, peut-être que ça n’était pas le sommeil qui lui faisait défaut. Son corps avait tout simplement oublié de regarder l’heure. Il se disait parfois avec humour qu’il aurait préféré que cette malédiction le frappe plus tôt, car il était à présent condamné à affronter l’éternité avec une enveloppe de vieillard.

Auguste habitait dans une petite maison, sans âge elle aussi, aux abords d’un village. Elle surplombait le hameau du haut d’une modeste colline qui constituait son domaine. C’était une demeure sans prétention et d’apparence simple, quoique vaste. La façade ne comportait aucune fioriture, si tant est qu’on ne considère pas le lierre paresseux qui y courait comme une décoration. La maison disposait d’une arrière-cour pavée de dalles inégales et usées, dotée d’un puits en pierre partiellement effondré et parsemé de mousse. Un potager soigneusement entretenu jouxtait la cour. Une petite dépendance faisait office de remise à bois et de cabanon de jardin. Nul n’était entré dans la bâtisse principale depuis l’arrivée d’Auguste, hormis quelques chats errants ayant trouvé grâce à ses yeux. De l’intérieur, cette maison était une véritable caverne. On y trouvait une bibliothèque somptueuse, chargée de volumes lourds et imposants, si bien qu’il fallait deviner les murs derrière les rayonnages en bois sombre. L’air y semblait immobile, feutré, comme absorbé dans la contemplation des vieilles reliures en cuir qui tapissaient la pièce. Toutes les autres pièces étaient à l’image de la bibliothèque. Elles regorgeaient de trésors et de broutilles plus précieuses encore, d’objets collectés au fil des années et des pérégrinations. Les fenêtres étroites et hautes, garnies de rideaux diaphanes diffusaient dans cette maison une lumière tamisée et dorée, lui donnant des airs de palais endormi.

Dans cette bourgade, plusieurs générations d’habitants s’étaient succédé depuis l’arrivée du vieil homme. C’était un village paisible et rural. L’épicerie, après des décennies de bons et loyaux services, avait fermé, abandonnée au profit des supermarchés voisins. Cela n’avait pas perturbé Auguste pour autant. Il y allait à pied, après tout ça n’était que quelques kilomètres, et il avait le temps.

Pour gagner son pain, le vieil Auguste vendait toutes sortes de choses. Quand il n’était pas sur les routes de la campagne environnante, il officiait derrière son petit comptoir, aménagé dans son arrière-cour. On pouvait y acheter l’été les fruits issus de son jardin, l’hiver les objets qu’il fabriquait. Il ramassait au cours de ses pérégrinations toutes sortes de choses. Des écorces à la texture subtile, des branchages aux formes particulières ou des plumes irisées. Si son errance le poussait jusqu’à la côte, il s’y procurait de nombreux coquillages. Il utilisait ces matériaux rigoureusement sélectionnés pour créer ce que son envie lui dictait. Du bois et des plumes pouvaient émerger une figurine, un bijou. Auguste était capable de tresser des paniers, orner de gravures et de motifs les coupes et les bols qu’il taillait. Et comme le temps ne lui manquait pas, il accordait un soin tout particulier à la confection de ces différents articles.

Les villageois, bien que rebutés par l’énigme que représentait pour eux le vieil homme, appréciaient son savoir-faire et gravissaient régulièrement la colline d’Auguste pour lui acheter quelques objets.

Mais depuis quelque temps, quelque chose préoccupait Auguste. Il ne savait pas dire quoi, et c’était bien le plus ennuyeux. Il était régulièrement aiguillonné par une sensation troublante, celle d’avoir oublié quelque chose d’important. Or, Auguste, au cours de sa longue vie, avait oublié bien des choses. Il n’eût pas été étonnant que certaines aient été importantes. Il avait toutefois bien vécu comme ça jusqu’à aujourd’hui. Cette chose devait être bien importante pour l’importuner d’une telle manière, bravant le confortable oubli pour tirer Auguste de son existence qui semblait pourtant immuable. Au début, il tenta vaguement de chasser cette sensation, comme on chasse un insecte un peu trop insistant, sans vraiment s’y attarder, mais avec un léger agacement. Puis il s’y résigna, dans l’espoir que, par la force de l’habitude, elle disparaisse. Mais il n’en fut rien. La sensation était toujours là, persistante et irritante.

Auguste se fit la réflexion qu’il fallait à présent agir. Il n’avait pas idée de comment, mais il était décidé. Retrouver un souvenir oublié lui semblait être une tâche assez abstraite, et, par conséquent, difficile à mener. Une nuit, il décida de faire l’inventaire de ses possessions. Ça n’était pas une mince affaire. Peut-être que le souvenir s’était coincé sous un amas de verreries, ou s’était empêtré dans quelques étoffes précieuses.

Deux jours durant, Auguste fouilla la bibliothèque. Il avait décidé de commencer par là, non pas parce qu’il imaginait y trouver quelque chose, simplement parce que c’était sa pièce préférée. Il sortit donc un à un tous les ouvrages de leur étagère, patiemment, soigneusement. Rien. Rien d’inhabituel ni de surprenant ne fit mine de se montrer. Auguste se doutait bien que ça ne serait pas si simple, ce qui ne l’empêcha pas d’être déçu d’avoir fait chou blanc. La perspective de parcourir l’entièreté de sa demeure à la recherche d’une énigme ne l’enchantait guère. C’est pourtant ce qu’il tâcha de faire. Pendant une semaine, Auguste parcourut les pièces, corridors et débarras à la recherche de son souvenir. Il remua de fond en comble la demeure. Puis, le huitième jour, il décida d’étendre sa recherche à la colline. Il investit la remise, le potager, les herbages environnants, allant jusqu’à sonder le vieux puits. Mais rien n’y fit. Il aurait pu chercher pendant des années, aller jusqu’à la côte, c’eut été le même résultat. Lassé de tout ce remue-ménage –cela faisait bien un mois qu’Auguste ne faisait que chercher–, le vieil homme se réfugia dans sa bibliothèque. À mi-chemin entre l’exaspération et la bouderie, il se laissa tomber avec lourdeur dans un profond fauteuil moiré. Quand bien même, au cours de ses recherches, il avait fait parfois preuve d’une certaine mauvaise volonté, il les avait menés avec rigueur et persévérance. Après tout, si ce souvenir se sentait si important, il n’avait qu’à se manifester, au lieu de le faire tourner en bourrique.

À cet instant, un cliquetis métallique se fit entendre dans la bibliothèque. Auguste, accoutumé au silence confiné de son refuge, sursauta. Le bruit semblait venir du fond de la pièce. Entre deux étagères, une table était placée, supportant quelques piles de livres, les lectures en cours d’Auguste. Quelques feuilles éparses jonchaient le plateau, parsemées de notes. Un léger courant d’air s’insinua dans la pièce, se coulant entre les rayonnages pour rejoindre la source du bruit. Auguste s’approcha avec curiosité du pan de mur d’où avait émergé le son. La tenture poussiéreuse qui recouvrait ce mur, derrière la table, ondulait doucement au gré du courant d’air. La table tirée, la tenture écartée, Auguste découvrit avec surprise une porte entrouverte. L’existence de cette porte lui apparut comme une distorsion de la perception qu’il avait de sa demeure. C’était comme si, à cet endroit, l’espace avait ployé pour lui échapper. Il poussa la porte avec appréhension. Celle-ci s’ouvrit en émettant un grincement qui lui parut lointainement familier.

Une fois quelques chandelles allumées, la pièce apparut, petite et sans fenêtres. Les murs étaient ornés de tentures aux couleurs chaudes et chatoyantes. Des tapis épais couvraient par endroits le sol de pierre. Au milieu de cette pièce, il y avait un lit en bois garni de draps blancs. Un chandelier ouvragé était posé sur la table de chevet en bois brut, à coté d’un petit livre. Abasourdi, Auguste s’assit au bord du lit et saisit l’ouvrage. Ce livre semblait usé. La couverture avait été rapiécée à plusieurs reprises et les pages étaient jaunies. Il n’avait cependant pas cette odeur caractéristique du vieux papier et de la poussière.

Auguste lut un instant, puis il s’endormit.

Lili Lith 12 sept. 2013 Haut de page.

La Traque

L’animal redressa la tête pour mieux écouter. Aucun son ne vint à lui, si bien qu’il se pencha de nouveau et grignota quelques herbes qui habillaient les lieux par petites touches de couleur sur l’ocre de la terre. Pourtant, il n’était pas seul : une paire d’yeux, tapie derrière un buisson, l’avait repéré dans les lueurs dorées du crépuscule qui inondaient les lieux malgré une épaisse cime.

Tout doucement, la chasseresse prit une flèche et son arc. L’aubaine était trop bonne et il ne fallait pas effrayer cette proie inespérée. Bandant l’arme avec lenteur, son souffle se fit plus régulier, plus léger. Son regard s’aiguisa, ses gestes devinrent méthodiques. Elle inspira une dernière fois puis, expirant, lâcha la fine corde de son arc. La flèche fila, plus vive que le vent, et transperça le cœur de l’animal.

Cela faisait quelques jours que le monstre avait élu domicile dans la campagne, et la faune avait déserté les lieux. D’abord, on avait remarqué que les poissons, pourtant usuellement abondants, avaient déserté la rivière. Puis, les fermiers s’étaient réfugiés en ville voisine, effrayés par de funestes hurlements nocturnes. Les nouvelles qu’ils apportaient n’étaient pas bonnes : les lapins et chevreuils, les moutons et les chèvres, les renards et les loups, les oiseaux et même les trolls ; tous avaient fui. Il n’y avait plus âme qui vive autour de la ville et l’on craignait que le saurien n’attaque cette dernière. Alors l’assemblée avait délibéré, et les citoyens avaient conclu que la meilleure façon de se protéger était d’en finir avec leur nouveau voisin.

La chasseresse s’était déjà illustrée au combat contre les trolls et était vraisemblablement le meilleur espoir de la vallée. Elle avait donc traversé les vertes prairies avant de s’enfoncer dans la forêt où elle n’avait pu jusqu’alors se nourrir que de quelques baies. La faim lui tordait le ventre tandis qu’elle approchait jour après jour de la caverne où le monstre nichait quand, miraculeusement, un daim se faufila parmi les arbres. Y voyant un présage, la chasseresse avait sorti son arc et voilà qu’elle put se repaître de viande et de sang. Revigorée, elle reprit son trajet malgré la nuit qui tombait et, au détour d’un sentier, se trouva nez à nez avec une falaise la surplombant. Quelques mètres au-dessus de sa tête, un creux dans la roche dévoilait l’antre du dragon.

La chasseresse voyageait léger. Pas de bouclier, encore moins d’armure de métal : la bête crachait de la lave qui réduisait tout en cendre en un instant, et ses griffes tranchaient l’acier le plus dur comme s’il s’agissait de beurre. En revanche, ses mouvements étaient lents et la chasseresse gagnerait à être mobile. Elle ne portait donc qu’une tunique courte qui lui permettait de se mouvoir librement, ainsi que ses armes : un arc, quelques flèches et une épée à la ceinture. Elle escalada la paroi rocheuse dans le plus grand silence, se déplaçant au toucher plus qu’à la vue. Puis, ombre dans la lueur des étoiles, elle pénétra la caverne où le démon sommeillait. Elle s’approcha en étudiant le monstre du regard. Comme elle s’y attendait, d’épaisses écailles lui couvraient tout le corps, le protégeant des armes humaines. Cependant, et elle s’y attendait aussi, il restait un point faible : la gueule, grande ouverte, d’où sortait un air chauffé par les feux de l’enfer, et par laquelle une arme pouvait le blesser mortellement. Elle saisit son épée, la leva et… suspendit son mouvement.

Un son d’outre monde avait retenti. Un son qui pouvait tout arrêter, qui stoppait les avions en plein vol, arrêtait l’homme de Cro-Magnon anachroniquement poursuivi par un tyrannosaure ou contenait la chute des obus. La jeune fille se résigna, mit son jeu en pause et, d’un geste de la main, décrocha le téléphone, maudissant intérieurement l’interlocuteur qui l’avait dérangé en un instant si crucial.

al.jes 12 sept. 2013 Haut de page.

Poussière d’étoiles

Trois heures quarante-cinq. Il fait nuit noire, les rues sont vides. Après avoir contourné l’ombre d’une église, j’atteins la place du village. Au pied d’un réverbère éteint, je me plonge dans l’attente.

Après quelques minutes, la quiète obscurité du lieu est profanée par le ronflement et l’éclairage d’une petite automobile qui s’échoue non loin de moi. Une jeune fille en descend. Je lui souhaite le bonjour ; elle me répond avec le sourire. Son chauffeur repart, nous nous apprêtons à nous replonger dans l’attente.

Autre moteur, autres lumières : la navette s’immobilise devant nous. Nous y montons.

Une fois arrivé à destination et ma combinaison enfilée, je traverse un champ de poussière lunaire sous la lueur de sept soleils électriques, puis rejoins la salle des commandes du bâtiment. Par un délicieux anachronisme, l’ascenseur qui y mène exige que l’on en fasse coulisser manuellement la grille. Dans la salle des commandes, je sers des mains. Les Autochtones, des êtres bruts, me reçoivent selon un rite de passage au parfum d’arrière-garde. Puis, le travail commence.

Ici, l’homme est une variable d’ajustement. L’on vérifie que la machine exécutrice exécute bien : elle exécute bien. On le dit à la machine décisionnaire, qui prend la décision de ne pas changer sa précédente décision. Ici, l’homme est une interface entre la machine et la machine.

Parfois, néanmoins, un dysfonctionnement survient. Alors, l’atelier se métamorphose. Labyrinthe d’abord : il faut trouver la panne. Bloc opératoire ensuite, où les ouvriers les plus anciens demandent la participation des moins expérimentés : ‹ Clef à molette ! ›, ‹ Barre à mine ! ›…

Mais la plupart du temps, l’homme n’est ni une interface ni un médecin : seulement est-il plongé dans l’attente, espérant sottement que ce monde ne soit qu’un cauchemar dont on peut se réveiller.

al.jes 25 mai 2014 Haut de page.

Autobus

C’est en une période blanche de neige, mais pas forcément l’hiver. C’est dans une ville, une grande ville, peu importe laquelle. Quelque part en son sein il y a un moyen de transport à l’arrêt.
Près de cinquante places assises, une cent vingtaine debout. Proprement dit c’est un autobus articulé en son milieu.

Portes qui coulissent : on monte à la chaîne, transi, bonnet penché. Quelquefois, on ne sait plus vraiment, on descend.

La procession s’estompe. S’achève. Le long véhicule s’éloigne de son point de chargement. Enfin on perçoit la radio. Elle émet des chants qui ne disent rien. Il y a des mots entonnés qui se mémorisent avec aisance tant ils sont programmés, enchaînés, conformes, organisés. C’est un flot continu. Il manque les silences, le doute, la peur, une fracture, la brutalité.
Seulement, on entend prétexter que trop de caviar opérerait son propre meurtre et que, pour de la qualité, se prendre la tête, ça ne réussit à personne !

À les voir, à se voir entre eux, les gens seraient trop communs pour se sourire mutuellement.
Quelqu’expression faciale peut être obtenue lorsqu’un pied s’achoppe entre deux planchers vinyles ou qu’un olibrius se fait tirer le lobe par un contrôleur ! Cependant, les visages sont figés d’ordinaire.

Les jeunes femmes se sentent matraquées du regard. Un regard formaliste, qui a cessé depuis longtemps de porter une réflexion sur soi.
Elles redoutent, sentent, savent que des hommes les observent en tapinois ou à découvert. Elles savent qu’ils n’espèrent pas leur consentement ; pour se cacher, elles n’ont trouvé que le mutisme. Les remontrances sont indistinctes.

Mais il est du silence féminin une autre catégorie. Prenons ces deux jeunes gens au fond du bus qui s’étudient, échangent sourires et œillades.
Elle le trouve beau. Du moins peut-on dire qu’il est coiffé et vêtu correctement, qu’il a visage d’enfant des rues mi-rebelle mi-fragile. Alors elle le laisse consommer l’image qu’il a à sa disposition, car elle n’est pas farouche, pas timide. Cela excite sa confiance en sa propre apparence, sa capacité à plaire. Dès lors elle se sait désirable aux yeux d’un homme à sa convenance.
Aucun d’eux n’a garde d’engager conversation. Ce serait briser cet instant délicat, en pleine sacralisation. La voix de l’autre peut attendre.
Pourtant bien des questions peuvent fourmiller : comment t’appelles-tu ? où loges-tu ? de quoi rêves-tu ? L’individu de sexe différent devient un nouveau monde.

Deux arrêts plus tard, il descend. Tourne un dernier regard sur elle, puis se détourne. Elle hésite, bouillonne, s’exsangue, déjà corrodée par le regret qu’elle risque de connaître ; c’est qu’elle basculerait en syncope bientôt.
Elle se refuse à cette peine éventuelle et le suit. Depuis l’autobus, par les nombreuses vitres, on peut voir qu’elle vient à sa rencontre. Intimidés, ils ne disent pas mot. L’autobus s’éloigne tandis qu’ils sortent leur terminal portable respectif.


Humains, êtres mirifiques qui sommes tombés sous la férule d’une société que nous avons d’ailleurs fondée, pouvons-nous encore jouir à ce jour d’une telle sérendipité sociale ? En effet, lui se rendait-il peut-être chez un parent ou un ami, dernière fois visité il y a une éternité pour cause d’études universitaires ou d’une situation familière délicate. Elle, envisageait déposer des lettres de candidatures par-ci, par-là, avant de terminer l’après-midi par un peu de chalandage. Nul doute que tous deux auront mené à bien leur programme, mais aucun n’avait projeté en ce jour de rencontrer et rejoindre une personne qui mette autant ses sens en éveil.

Avec le numéro qu’ils auront échangé, elle lui enverra une photo de sa personne, appuyée à sa fenêtre, prenant la lumière naturelle.
De ce cliché, il tirera des jouissances. Lors de récurrents rituels, il la choiera, la contemplera, la bénira. C’est ainsi qu’il remettra en question l’image de l’amour qu’il s’était faite plus tôt. L’interrogation sera courte ; il comparera le portrait de la fille à d’autres, trouvées lors de vagabondages et rapines nocturnes sur la toile de lumière.

Ensemble, ils se divertiront sur des durées plus ou moins courtes, puis de plus en plus importantes, à mesure que les possibilités qu’ils s’autorisent l’un l’autre s’enrichiront. Des promesses seront émises, encrées sur papier, gravées sur bois, pierre ou métal. Lassés de la campagne où ils vivaient avec leur famille respective, mais aussi de la ville de leurs études, qui n’évolue plus, ils déménageront pour un espace tout gratte-ciel, où ils s’établiront ensemble.

Très tôt dans leur vie active, ils connaîtront divers passages délicats. Parfois, ils les résoudront. Parfois, ils s’efforceront d’oublier les questions restées en suspens. Cela aura pour effet de renforcer leur couple, ou l’affaiblir.

Progressivement, le quotidien aura raison de sa libido. Elle le lui reprochera. Pourtant, il sera convaincu de toujours aimer autant sa compagne. Il tentera de la rassurer, mais elle n’acceptera de le croire que s’il lui fait des enfants. La chose, ils concrétiseront.
Leur emploi du temps n’en sera que plus chargé. Il ne retrouvera donc pas son énergie. Peu à peu, ne comprenant pas ce qu’il lui arrive, il s’enfermera dans le mutisme. Ils vivront un certain temps ainsi, ne se touchant plus, élevant leur descendance comme de simples collègues de bureau.

Un espace dans son cœur devenu vacant, elle tombera amoureuse d’un autre. Et, tôt ou tard, ils se quitteront. La séparation passée, les enfants partagés, le travail n’étant plus si important, alors un peu de temps de repos finira-t-il par trouver. Il en profitera pour se cultiver, regrettant de ne pas l’avoir fait plus tôt. L’écho de luttes menées par d’autres qui lui semblaient jadis risibles le touchera. Il rejoindra des révolutionnaires et s’engagera pour les générations futures à corriger les agitations et autres aberrations du monde.
Le combat des idées l’amènera à rencontrer parmi ses alliés comme ses rivaux des femmes qui marqueront sa mémoire. Elles seront tantôt d’un charme qu’il n’avait pas encore considéré, tantôt dotées d’un esprit extrêmement agile, parfois des deux. Il ne s’autorisera ou ne parviendra pas à se fixer avec une seule d’entre elles cependant.

Jamais, il ne tentera de reprendre contact avec son ancienne partenaire, bien qu’il s’informera régulièrement de la nouvelle vie qu’elle mènera, du moins jusqu’à ce que les enfants deviennent indépendants. Alors, le fossé sera plus grand.
Le nombre d’années vécues le sera aussi. Malgré la détermination, la force lui fera défaut. Avec regret, il s’amusera en pensée ‹ Le temps nous ôte bien des facultés ! ›. Avec moins d’amusement, il aura aussi une pensée pour les pertes de possessions futiles et les unions qui se défont, quelle que soit leur intensité.

Un jour, il sera en ville, patientant sur un trottoir parmi d’autres personnes. Alors un long engin glissera en silence jusque devant eux. Les portes de l’avant s’ouvriront. Tout en regardant ses pieds, il s’approchera à tâtons de l’entrée. Attendant sur les marches à l’intérieur que la personne devant lui achète son titre de voyage, il aura l’occasion d’observer tous ces gens occupant l’autobus. Il y en a qui seront silencieux, d’autres discuteront entre eux ou au téléphone. À l’autre extrémité du véhicule, deux adolescents s’adresseront des regards timides, mais complices.

Ned J. 11 juin 2014 Haut de page.

L’Ingénieur amoureux

Il était une fois un ingénieur qui confectionnait des robots. Il construisait toutes sortes d’automates : des grands, des petits, des gros avec de puissants bras mécaniques, des fins, mais doux et solides pour porter assistance aux personnes agées… Il s’épanouissait dans son travail et ses clients l’appréciaient pour son amour des choses bien faites et l’attention qu’il portait à chaque détail. Néanmoins, notre ingénieur se sentait seul.

Un jour, le jeune homme rassembla ses meilleurs composants et s’enferma dans son atelier pour travailler. Il prit les plus grandes précautions et développa les logiciels les plus ingénieux qui soient. Une fois le soir venu, il regarda son œuvre. L’automate avait l’apparence d’une jeune femme fort belle, sans doute un peu plus grande que son ingénieur, d’allure svelte, la peau lisse et légèrement pâle. Son visage pouvait faire chavirer l’être le plus insensible et son buste fit s’empourprer les joues de son créateur. Ce dernier était particulièrement content en l’endroit des mains, dont l’articulation des doigts s’était avérée fort difficile, mais permettait un toucher naturel et d’une infinie douceur. L’ingénieur alluma le chargeur à induction du plan de travail et s’en fut pour un repos mérité.

Le lendemain matin, il se rendit dans son atelier avec quelques vêtements féminins qu’il avait imprimés à sa mesure et les posa sur une commode près de sa création. Il vérifia que le chargeur à induction s’était bien éteint une fois les batteries de l’automate pleines, puis envoya l’impulsion électromagnétique chargée d’activer l’androïde. La créature ouvrit de grands yeux qu’il avait dessinés verts, se redressa et quelques mèches de sa soyeuse chevelure rousse tombèrent devant son visage, lui bouchant la vue. Alors, elle leva une main et, d’un geste naturel, écarta les mèches qui gênaient sa vue. Les mèches retombèrent ; elle réitéra son geste, mais à deux mains, et en les maintenant.

L’ingénieur attrapa un élastique parmi les vêtements et lui attacha les cheveux. Elle se tourna vers lui, visiblement intriguée. Il pointa alors un doigt vers son torse et prononça son nom : ‹ Yves ›. Elle pointa alors un doigt vers elle, un air interrogatif sur le visage. Ceci émut l’ingénieur au plus haut point : il avait réussi ! il venait de créer un automate conscient ! Le sourire illuminant son visage, il lui annonça le nom qu’il avait choisi pour elle : ‹ Ève ›. Ève fut visiblement heureuse d’apprendre qu’un mot existât pour la désigner et, toute à sa joie, se leva d’un bon et pointa son index vers les outils entourant le plan de travail sur lequel elle était assise quelques instants plus tôt. Yves lui nomma les choses et mima pour certains leur utilisation, ajoutant quelques mots ici et là pour la familiariser avec le langage. Quand il comprit que cela pouvait durer longtemps ainsi, il lui fit signe de faire une pause. Comme elle ne comprenait pas ce geste et continuais de l’interroger, il lui prit le bras et lui fit doucement comprendre de rester ainsi. Alors il entreprit de l’habiller, en lui expliquant patiemment ce qu’étaient les objets qu’il lui enfilait sur le corps.

Ève apprenait vite. Elle était si intéressée par ce qui l’entourait qu’elle apprit à parler la langue de son compagnon en une semaine à peine. Outre cela, la jeune femme disposait d’une affinité naturelle pour l’informatique et améliora d’elle-même ses logiciels internes pour communiquer plus aisément avec les ordinateurs de la demeure. Cependant, à proportion qu’elle mesurait sa nature, celle de l’ingénieur et le gouffre qui les séparait, Ève se découvrit une appétence toute particulière pour la philosophie, la biologie, la psychologie et tout ce qui pouvait l’aider à mieux comprendre son créateur.

Les semaines passèrent ainsi, puis les années, insouciantes, pendant lesquelles l’ingénieur servit ses clients tandis que sa création l’aidait dans son travail, cuisinait pour lui, nettoyait la maison et le linge, le divertissait, répondait à ses pulsions nocturnes et, en fin de compte, l’étudiait et se faisait une joie de le satisfaire. Les voisins et les clients firent connaissance de la jeune femme et de son éternelle petite robe verte, dont elle ne se défaisait qu’occasionnellement, pour un maillot blanc et une culotte noire, comme si elle était fâchée avec les pantalons. À vrai dire, ils ne posaient pas beaucoup de questions et, en retour, ne savaient pas grand-chose d’elle. L’ingénieur avait trouvé une femme, elle était polie et leur souriait comme à de vieux amis, et le couple semblait heureux. Puis au fur des années, comme la jeune fille ne vieillissait pas, ils comprirent. Pourquoi pas.

Mais vint le temps où une vieille cliente d’Yves vint voir l’automate et lui mit en tête que l’ingénieur avait atteint un âge où il faisait bon éduquer un enfant, et un humain. Comme elle ne pouvait produire les gênes nécessaires à un enfant, Ève poussa son compagnon à adopter un petit garçon. Le bambin, qui avait à peine plus d’un an, fut nommé Adam, en hommage à sa mère adoptive.

Bien que fort calme pendant ses premières années, où Ève s’avéra être une mère attentive et soucieuse de sa bonne instruction, Adam devint fort turbulent lorsque vint pour lui le temps des jeux avec les humains de son âge. Il courait du matin au soir, voulant tout découvrir de son environnement et imaginant avec ses compagnons d’aventures d’innombrables histoires où se mêlaient les gents humaine et mécanique, parfois rejoints dans leurs aventures par des chimères, dragons et autres créatures fantastiques. Quand la nuit venait, Ève décrottait son fils et, profitant de l’imaginaire fertile de l’enfant, puisait dans la littérature des hommes pour l’ouvrir à d’autres connaissances. C’est ainsi qu’avant même la puberté Adam était féru de l’histoire de son espèce, parlait plusieurs langues et pouvait discuter des œuvres de Zoroastre, d’Averoës ou de Rabelais.

Si pour lui sa situation était évidente, nombre de ses amis voyaient en Ève une énigme, aussi certains d’entre eux devinrent spécialistes de la pensée automatique, et d’autres, comme Yves, construisirent des machines conscientes. Lorsque le corps d’Adam devint plus mature que celui de sa mère, celui d’Yves commença à se flétrir. L’ingénieur, supportant mal que sa compagne ne vieillisse pas comme lui, sortit un soir de la maisonnée alors qu’un orage s’annonçait au loin. Sa créature, soucieuse de l’état de son compagnon, sortit le quérir. Ce qui devait arriver arriva : attirée par le métal, la foudre traversa le corps de l’automate, fit fondre instantanément et irrémédiablement les processeurs de l’infortunée.

Au matin, Adam retrouva sa mère devant la maison, gisant immobile sur le petit chemin de terre, devant son père, à genoux, qui entre deux sanglots implorait le pardon de son être aimé.

al.jes 5 déc. 2015 Haut de page.

Comme un roseau sous le vent

On dit de ceux qui tombent au combat qu’ils sont héroïques et sans peur, car on viendra les chercher pour le Walhalla, le banquet d’Odin. Et la fête est belle. Regardez ces fiers guerriers, trinquant l’hydromel et riant avec leurs ennemis d’antan. Ils se bagarrent, parfois, mais c’est sans conséquence. Ils sont déjà morts. Puis ils comprennent, et s’amusent.

Il y a des femmes aussi, car ceux qui proviennent du Nord laissent leurs compagnes se battre à leurs côtés. Alors après s’être jaugés en concours de boisson et rixes amicales, il n’est pas rare de les voir s’enlacer et, sans pudeur, faire l’amour à même la table du dernier festin.

Mais tous ne sont pas joyeux. Certains sont en retrait, mélancoliques, pensant à la vie qu’ils n’ont pas vécu, à l’être aimé et abandonné, aux enfants qu’ils n’ont pas vu grandir… Certains ne sont même pas guerriers. Ils se retrouvèrent dans la mêlée et n’ont pu se défendre. Par malchance…

Tenez, ce garçon. Il ne devait pas avoir plus de dix ans, quand il est mort. Une invasion, toute bête. Il a ramassé un couteau avant d’essayer de fuir. Une hache l’a cueilli entre les côtes, coupant son petit cœur en deux d’un seul coup. Il a eu froid. Il a paniqué. Mais, tombé au champ d’honneur, il les a entendus. Elles chantaient, les Walkyries qui sont venues le chercher…

Il est apaisé, maintenant. Plus que les fiers combattants à ses côtés. Car la vérité, c’est que tous sont effrayés. Ils savent qu’après le banquet, c’est Ragnarok. La fin des temps. Le garçon n’ignore rien, mais il sait aussi ce qu’il fera.

Il ira voir l’inquiet Odin et le rassurera, comme Odin l’a réconforté, quand la clameur a cessé, que l’ombre l’entourait, et que le vent soufflait. Il lui montrera le roseau solitaire, qui plie sous le vent.

Il le rassurera, comme le roseau sous le vent, et l’emmènera festoyer.

al.jes 12 déc. 2015 Haut de page.

La Roue du destin

HADÈS (emphatique) :

Mesdames et messieurs, bienvenue ! Bienvenue pour la soixante-dix millions six cent neuf mille vint-et-unième édition de la ‹ Roue du Destin › ! Je suis Hadès, et je serai votre hôte pour ce soir. Je sais… Je sais que vous bouillonnez d’impatience. Et qui serais-je pour vous donner tort ? Ce soir, vous saurez quelle sera votre nouvelle vie… Alors, ne perdons pas de temps : commençons ! … Et notre premier candidat est une candidate ! Dis-nous, fillette, qui étais-tu ?

LA FILLETTE (timide) :

Je… J’étais Sylène. J’avais cinq ans quand mes parents ont eu un accident de voiture…

HADÈS (la coupant) :

… mais aujourd’hui est ton jour de chance : tu as droit à un aller simple pour une nouvelle vie. La question est : quelle vie ? Je t’en prie, Sylène, tourne la roue pour moi. (à tous) Et elle la tourne bien ! (à Sylène) Tu as de la chance, chère enfant : tu vas devenir le fils d’un riche et aimé seigneur au douzième siècle ! Par ici, je te prie… (à la cantonade) Candidat suivant !

al.jes 12 déc. 2015 Haut de page.

Marchensis delirii

Au départ, aucun signe ne présageait à Vincent et Pauline l’histoire qui est à présent la leur.
Comme chaque semaine, au cœur du bois qui avoisine leur maison, ils étaient venus déguster la fraîcheur de l’air et leur déjeuner. Assis à leur aise sur le tronc couché d’un chêne ils bénéficiaient d’une couverture intime grâce au houppier des arbres. Ils contemplaient en mâchant les profondeurs verdoyantes devant eux, comme des gens tranquilles qui n’attendent rien de la vie. Pour Vincent, il était évident que ce milieu exerçait sur sa compagne une influence des plus positives.
Elle et lui s’étaient rencontrés au sein d’une camaraderie collégienne. Mûrissant, la découverte de points communs les rapprocha et rapidement ils ne sortaient plus que tous les deux. Après le lycée, lui, il suivit des études scientifiques et, elle, elle préféra accéder à la vie active. Ils emménagèrent ensemble. Une façon de ne pas se perdre de vue. Pour leur entourage, ils formaient un couple remarquable, fait que les deux jeunes gens ne confirmaient jamais. Ils aimaient évoluer l’un avec l’autre et ne se posaient aucune question impure et susceptible de troubler la solidité de leur duo. Une quinzaine d’années heureuses s’écoula. Chacun était embauché. Leur situation était plus que correcte. Puis le comportement de Pauline céda radicalement à un autre. Du jour au lendemain, sans qu’on eût compris le pourquoi —Vincent tenta bien des interrogatoires en vain— elle répondait sèchement et dédaigneusement, se montrait de mauvaise humeur sans raison apparente et méchamment railleuse dès lors que son ami était victime d’une maladresse. Cela générait des scènes bien désagréables pour ce pauvre Vincent, qui ne saisissait pas quelle pouvait être l’origine d’un tel changement.
Soudain, Pauline sentit un chatouillement suivi d’une gêne, près du mollet. Elle pencha la tête pour mieux déceler ce qui se tramait. Elle remua nerveusement, cependant que le coupable s’éloignait déjà par déplacements éclair.

Eh ! C’est que la vilaine m’a piquée !

Vincent reconnut l’individu qui se carapatait. Il comprit qu’il ne s’agissait pas d’une piqûre, mais d’une morsure. Il savait que dans leur mépris les gens ont tendance à omettre l’aspect détaillé d’un arachnide. Dont ses crocs, ou chélicères.
À en juger par son allure, la minuscule créature devait appartenir au groupe des salticidae, les araignées sauteuses. Mais chose curieuse, il sembla à Vincent qu’elle frémissait entre chaque saut. Oui, la sauteuse était comme prise d’une secousse qui se déclarait au céphalothorax et remontait jusqu’à son abdomen, qu’elle dressait dans le même temps. Il s’imagina que cette prodigieuse animation correspondait à son rire personnel, comme si une araignée pouvait s’amuser de quoi que ce soit.

Le soir venu, Pauline rentra du travail et gagna la chambre lentement. Avec de petits yeux. Elle ne se manifesta pas avant l’aurore. Il n’était pas rare qu’une de ses journées l’éreinte autant, mais jamais au point de sauter le repas.

Le lendemain matin, Vincent trouva la cuisine en désordre. Troublante. Comme si une famille de six membres venait d’y festoyer consciencieusement, mais en hâte. Or le réveil-matin n’avait pas failli à son devoir. Quelqu’un s’était même levé avant. Et ce même ‹ quelqu’un › fut seul à ainsi dépouiller la salle. Puisqu’aucune famille de six ne vivait là, qu’il n’y avait qu’un couple sans enfant, ce ‹ quelqu’un › n’était autre que Pauline, quand bien même Vincent eut du mal à y croire.

À dix-huit heures passées, ils étaient tous deux rentrés. Il tourna un moment autour d’elle. Prudemment, puis insolemment, espérant une réaction. Rien. C’était comme s’il n’existait pas. Ou la tâche immédiate de Pauline plus importante. Il s’était habitué à ce qu’elle soit devenue méchante, pas absente.

Tu t’es levée aux aurores, engagea Vincent.

Je ne voulais pas être en retard, répondit-elle calmement.

Il la regarda, dérouté par ce nouveau comportement. Il ne comprenait pas. La raison de cette seconde mue était-elle liée à la première ? Cette mode allait-elle durer ? Pour combien de temps ?
Si Pauline était effectivement dans une phase pacifiste, il pouvait peut-être la questionner sans risque. À cette idée, Vincent fut nourri de curiosité.

Comment cela aurait-il pu se produire ?

C’est toujours possible, dit-elle.

C’est de la blague ! Vincent se rendit compte de sa soudaine assurance et reprit sur un ton doux. Je veux dire… tu prends déjà du temps d’avance, d’ordinaire. Là, tu devais bien avoir deux heures d’avance sur ton travail.

J’ai pris le temps de manger.

Ça, tu t’es bien rattrapée ! s’amusa-t-il.

Donc voilà… Je crois que les gens font les choses trop tard. Tu t’en rends compte ? Alors qu’il existe déjà un risque d’être retardé par des aléas ! Après c’est un rythme qu’ils prennent. Cela dit, il n’est pas trop tard pour ne plus être de ces gens-là.

Une Pauline érudite de tels détails, Vincent n’en était pas coutumier.

Il faudrait t’acheter des bouquins ou une console portable. Tu vas t’ennuyer à être en avance sur tout.

Je n’aime pas qu’on s’inquiète pour moi, je suis adulte et responsable, dit-elle franchement.

C’est… c’est que moi, à ta…

Les autres mots moururent avant libération, réalisant qu’il faisait fausse route. Les yeux de Pauline le foudroyaient. Des éclairs solides. Vincent se gratta une joue, sceptique lui-même. Leurs visages se faisaient face, mais son regard à lui n’osait pas s’enfoncer dans sa paire d’yeux à elle. Ils paraissaient voir plus loin que le domaine physique, un champ hors de portée humaine. Peut-être percevaient-ils la radiance de l’esprit, analysaient-ils l’esprit de Vincent à ce moment même. Il ajouta, d’une voix claire :

Mais c’est que t’as pris du poil de la bête, toi !

Blanc, deux secondes au plus. Puis le visage de Pauline fondit en une grimace, un rire terrifiant… incontrôlable… Elle riait haut. Elle riait fort et inlassablement. Elle s’en tenait les côtes à deux mains. Cette hilarité frénétique semblait inépuisable. Vincent était accablé. Il pensa : ‹ Si un inconnu passait par ici et la voyait, il songerait certainement : « En voilà une hystérique ! » › Les sonorités de ce rire dément n’étaient pas contagieuses. Elles étaient obscènes et venimeuses. Ce fou rire était-il libérateur pour Pauline ? Peut-on parler de ‹ maladie du rire › ? Était-elle contrainte à cette manifestation ? ‹ Explose, sois aux éclats, toi qui n’as pas ri tout ton soûl depuis des lustres cyclopéens ›, susurrait peut-être le dieu Gélos à son oreille.

Quelques minutes après que Vincent se soit éloigné sans mot dire, elle se calma. Au repas, ils parlèrent dru. Il ne tenta pas d’éclaircir le comportement mystère de sa compagne. Il profita du fait, de l’instant.

Une fois au lit, il entendit Pauline se couper les cheveux, dans la salle à côté. Des cheveux dont elle ne s’occupait plus depuis plusieurs années. Vincent avait appris à les aimer longs, le côté naturel qui ne la rendait pas moins belle. Il ne protesta pas, une intuition l’en empêchait.
Pauline se glissa dans la chambre, bondit sur le lit et s’affaira aussitôt aux caresses. Des caresses impatientes cependant. Dans son incertitude, Vincent aurait préféré autre chose. D’abord, il ne lui céda rien. Il ne pouvait pas encore. Mais son regard à elle dénude la nudité même. L’air respiré se fit plus chaud et humide. Des portes s’ouvrirent. Des itinéraires se tracèrent. Pourquoi hâtivement ? Lui vinrent à l’esprit les paroles d’une chanson de Patti Smith qu’il aime tant : ‹ Desire is hunger is the fire I breathe ; Love is a banquet on which we feed; […]; Because the night belongs to lovers; […] to lust ›. Il s’abandonna à elle. Le courage ne lui vint pas de résister, de peut-être la contrarier. Faire l’amour rend soit raisonnable, soit l’inverse. Leur plaisir fut tout de même partagé jusque là, à deux dans cette nuit. En un sens, Vincent avait l’impression de retrouver sa compagne.
Cela faisait un moment maintenant qu’elle décrivait sur lui de petits cercles délicieux. Bien que souvent désarticulés, les petits cercles. En un plongeon fulgurant, sa bouche alla trouver le cou de son partenaire. Les canines s’y plantèrent. Vraiment. Il s’efforça de hurler, en vain. Tout l’être de la femelle le plaquait. Sa chevelure, bien que raccourcie, dissimulait le visage de l’homme, et sa grimace. Et la main pressée, sous ce voile capillaire, de Pauline sur sa bouche à lui.

À travers la douleur, l’adrénaline émergea, et Vincent parvint à trouver la force de la faire basculer. Il s’extirpa hors du lit en glissant. Il se retourna pour vérifier la vitesse de sa poursuivante. Nulle. Il entendit un soupir. Elle s’était endormie.

Un calme d’après-tempête plana plusieurs minutes. Il se leva, s’approcha. Il ne se recoucha pas sur le lit. Il y avait le risque de se retrouver en elle. Pas de façon combinatoire. Vincent pensait ‹ dans son estomac › tant elle fit juste avant une démonstration convaincante de l’animal affamé. Planté aux abords de la couche, une main sur sa blessure et un regard calme sur Pauline, il songea : ‹ Qu’est-ce qu’on s’est fait ? À partir de quel moment ton cœur a-t-il changé d’adresse ? Les messages que le mien envoie lui reviennent comme si le destinataire n’existait pas… ›
Il ramassa ses affaires, pansa les orifices sanglants, et s’allongea dans le salon. Sur la table basse près de lui, il y avait le sac de Pauline. Un magazine en dépassait. ‹ Enfuis-moi, fusée › pouvait-on lire sur la couverture. Bien sûr, Vincent ne ferma pas un œil.
Un peu avant l’aube, il s’en alla.

Au fil de la journée, il se remémora les évènements antérieurs au changement de Pauline. Il ne trouva rien de pertinent. Puis une idée saugrenue lui vint : ‹ Et si c’était l’araignée qui l’avait mordue dans le bois, qui en était la cause ? › Il tenta d’oublier cette sottise. Sauf que, plus il y pensait, plus des détails coïncidaient.
Il prit contact avec un ancien camarade d’études, qu’il savait s’être spécialisé en arachnologie. Celui-ci annonça qu’il ne gérait pas le département d’aranéologie. Il pouvait y accéder, mais il lui fallait un motif valable pour se servir de leurs labos et de leurs recherches. Dans l’établissement où il travaillait les règles étaient très strictes et les personnes très spécialisées.

Vincent décrivit le salticidé au mieux. Son contact prit note et promit d’adresser une demande au département intéressé.

Vincent consulta le médecin du travail pour s’assurer qu’il n’y avait aucune infection. Il fit les provisions avant de rentrer. En chemin, il fouilla davantage sa mémoire : lui et Pauline avaient-ils seulement pris le temps d’être heureux ?
Ce soir-là, ils n’échangèrent que des politesses pour le bon déroulement du repas et des autres tâches ménagères. Elle avala encore de quoi nourrir deux adultes. Puis ils se couchèrent, lui à nouveau dans le salon.
Ce processus se répéta les jours suivants.

On reprit contact avec Vincent. ‹ Ça se rapproche d’une phlegra fasciata…, peut-être une gelotia ›. Dans les registres, aucune araignée sauteuse ne correspondait vraiment. Aucune araignée qui ‹ frémit à chaque bond ›. Il faut dire qu’il ne l’avait pas vue dans le détail. Le camarade, voulant joindre l’utile à l’agréable, se déplaça pour rejoindre Vincent et retrouver l’araignée avec lui.
Il avait apporté du matériel. Un filet fauchoir, un bocal microperforé, une paire de jumelles dignes d’un film de science-fiction, et un bel arsenal de photographie : objectif macro, multiplicateur de focales, tube-allonge et quelques bagues d’adaptation.
Au jour naissant, ils investirent le bois à l’endroit où le couple avait rencontré la sauteuse. Ils s’assirent sur le chêne étendu à l’horizontale. Le camarade expliqua que ‹ puisque les membres de la famille Salticidae ne tissent pas de toile, il n’est pas évident de les repérer, il faut être patient ›. Plusieurs heures passèrent avant qu’ils ne repèrent leur cible, en patrouille à travers l’herbe clairsemée.

La créature semblait plus agile qu’un félin. Le simple fait de la suivre du regard était malaisé. Le camarade reconnut un mâle, vu le renflement des pédipalpes. Vincent, voyant ce petit monsieur sous tous les angles pour la première fois, s’étonna de ses couleurs. Il était d’un blanc nacre et, en dégradé, les extrémités de son abdomen, de ses pédipalpes et de ses pattes devenaient blond sable. C’est aussi à ces extrémités que le poil se faisait plus abondant. Telle une moustache, une large bande rouge séparait ses deux plus gros yeux de ses chélicères. Deux bandes brunes parcouraient l’abdomen et le céphalothorax, tous deux bombés, le second quadrangulaire. Il avait huit yeux globuleux. Pour finir, une autre densification pileuse se remarquait sur les bords supérieurs des côtés latéraux et arrière du tagme antérieur. Cela inspira à Vincent une collerette en fraise, ou le dernier stade d’une calvitie.

L’araignée cessa de sauter et s’agita sur place. Elle remua sa troisième paire de pattes. Les pattes tendues, elle décrivit des cercles au-dessus d’elle, comme si elle émettait un signal… ou imitait un hélicoptère.
Un congénère commençait à approcher. Ils se ressemblaient en bonne partie. Vincent reconnut l’agresseur de Pauline. Il était un peu plus gros que l’autre. Son abdomen était entièrement brun, hormis une ligne de trois points rouges discrets. Un rouge cette fois absent du clypéus —Vincent apprit le terme un peu plus tard. Les filières étaient proéminentes et les pédipalpes graciles. C’était une femelle.
Avec ses deux pattes toujours tendues, le mâle décrivit un mouvement d’avant-arrière. C’est comme s’il était un marshaller, et l’individu de sexe opposé un avion à guider.
Enfin, ils se firent face. Il reposa ses pattes. Suivirent alors nombre de gestes divers et lourds de sens. Le mâle racontait une histoire. Une histoire pour séduire. La femelle pencha d’un côté, l’air curieux, ou sceptique. Elle signifiait peut-être : ‹ Hé gigolo ! tu me prends pour une gourde ?! ›.
Le voisin de Vincent exultait tout bas :

Fabuleux ! Je crois que tu as découvert une consœur de la portia, l’araignée la plus rusée et sociable découverte à ce jour.

Finalement, l’histoire du monsieur-araignée toucha sa cible. Cette dernière vibrait sur son caillou. Par instants, elle se frottait les yeux avec ses pédipalpes. Était-ce une histoire drôle ? Le mâle en profita pour la contourner et passa à l’acte reproducteur.
Le camarade aussi avait saisi l’occasion. Il était debout et armé derrière le duo. En quelques gestes doux et habiles, il les captura dans son bocal.
Vincent posa une semaine de congés.

Au département d’aranéologie, on les accueillit à bras ouverts. Plusieurs mois d’études passèrent. Vincent était autorisé à visiter chaque semaine le labo et ses résultats. Là-bas, une forme d’espoir flottait dans l’air. Tandis que la plupart des gens maudissaient les araignées, là, elles fascinaient, on les aimait. Là, les gens devaient probablement aimer la vie dans sa globalité. Une araignée, c’est un être vivant. C’est une porteuse de la vie.
En parallèle, sa vie de couple n’avait pas évolué. Pauline mangeait toujours beaucoup. Son poids ne fluctuait pas. Elle semblait en bonne santé. Elle riait facilement, rarement pour se moquer. Ils communiquaient sans se forcer. Ainsi Vincent ne pouvait pas affirmer qu’elle était malheureuse. Certes, ils faisaient encore chambre à part. Un fait notable : elle qui n’était pourtant pas amatrice de vidéo, elle prit goût à visionner du drame (comédie, science-fiction et érotique) et du giallo. Parfois, il regardait avec elle. Les films étaient pour la plupart très bons quand bien même on n’en passait pas des semblables dans les cinémas classiques.

Les chercheurs faisaient nombre de découvertes sur le couple d’araignées capturées. Ce qui intéressa le plus Vincent, ce fut l’analyse du venin. Les neurotoxines révélées étaient toutes indolores et non létales. Sur leurs victimes, elles avaient un effet relaxant et antalgique. Pour cause : masquées, les neurotoxines prenaient leur aise dans l’organisme et influençaient la production de l’endorphine, du gaba, de la dopamine et de la sérotonine. Tout à fait détendues ou prises de spasmes, les proies étaient alors à la merci de leur chasseur.
On demanda à Vincent s’il voulait baptiser l’arthropode enfin exposé au monde curieux. Se basant sur les détails qui l’avaient le plus marqué, il le nomma Marchensis delirii.
Pour lui, cela ne faisait plus aucun doute : l’araignée et sa femme étaient liées. Était-elle dominée par les neurotoxines ? Ou davantage devenue femme-araignée ? Comment aborder le problème ? Parler à Pauline ? L’endormir ? Il ne départagea au final aucune de ces solutions. L’intuition de rentrer urgemment lui était venue.

Pauline était là, assise dans le salon. Mains jointes, doigts croisés. Les jambes aussi. La tête appuyée sur le dossier, les yeux ouverts. Elle resta inerte malgré l’approche de Vincent. Il devina. Il vérifia tout de même son pouls.
Traversant la baie vitrée derrière elle, la lumière venait dorer une partie de ses cheveux. Avant son sommeil dernier, elle avait dû rire, beaucoup. Un rire de joie, Vincent l’espérait. Sur le visage de Pauline, triomphait un rictus radieux.

Ned J. 16 janv. 2016 Haut de page.

Jeux d’enfants

Le Temps est une histoire sans fin. L’Univers est infini.

Prenez cette étoile. Depuis chez vous, elle n’est qu’un petit éclat rose dans le ciel nocturne, à côté d’un plus gros éclat bien blanc, en réalité la somme d’une multitude d’éclats composant la spirale d’une galaxie. Mais à l’œil nu, ce n’est qu’un petit éclat rose à côté d’un gros éclat blanc. Dans la réalité, c’est un monstre de gaz enflammés environ trois fois plus volumineux que votre Soleil. Autour de cette étoile gravitent quatre planètes : deux boules rocheuses et deux poches gazeuses tournoyant dans leur ballet spatial. La première boule rocheuse n’est qu’une succession de fournaise et de froid glacial, selon qu’il fait jour ou nuit. La seconde boule rocheuse, en revanche, est beaucoup plus intéressante, puisqu’il s’agit de GK-00632b.
GK-00632b est une belle planète, d’à peu près deux masses terrestres, où le jour dure vingt-cinq heures au standard terrien, avec deux continents dans des zones climatiques tempérées et un archipel en région équatoriale. Bref, un petit paradis où se côtoient le vert sombre des forêts, le jaune des blés et le bleu de l’océan. C’est un monde principalement rural fortement automatisé, comme beaucoup d’anciennes colonies. Puis accessoirement, c’est le monde où je suis né.

J’ai grandi dans un petit hameau sans nom comme il y en a tant sur GK-00632b, perdu au beau milieu du plateau qui occupe la partie orientale du continent boréal. Le hameau était sur une petite colline et, quelle que soit la direction où l’on regardait, on ne voyait que l’or des blés, à perte de vue, seules les machines des agriculteurs et la route de l’Ouest en rompaient la monotonie. Dit comme ça, ça semble ennuyeux, mais pour moi c’est l’image que je me fais de la perfection. Nous sortions parfois du village, mais je n’ai pas vu d’autre paysage avant bien des années. Après tout, nous n’avons pas besoin, comme vous, de nous rendre dans des universités pour apprendre nos métiers : tout passe par le Réseau. Aussi nos journées s’écoulaient tranquillement entre les leçons de nos précepteurs numériques et les jeux avec les autres enfants du hameau.

Je me souviens d’un après-midi en particulier. Nous jouions sur la place du village. Alors je parle d’une place, mais vous devez comprendre que rien chez nous n’est pavé ou bitumé comme chez vous. Pour nous, une place de village est une zone entre les maisons où la terre est si tassée que l’herbe n’y pousse plus. Donc nous jouions sur la place du village. Je devais avoir sept ou huit ans puisque la vieille O’Grany était encore là. Elle était assise sur son rocking-chair, sous le porche de sa maison, et veillait qu’on ne fasse pas trop de bêtises pendant que les autres adultes étaient aux champs. Nous nous passions une balle avec Anastasie et Karl, les jumeaux du voisin qui avaient à peu près mon âge. Pour la petite histoire, j’ai appris que selon le calendrier terrien ils étaient d’exactement un an mes cadets. Sur le banc devant notre maison, ma grande sœur Natasha avait comme d’habitude son joli nez retroussé penché sur son ordipoche où sans doute elle lisait l’une de ces histoires horrifiques qui étaient à la mode à l’époque. Puis il y avait Sarah et le petit Luka, qui jouaient près de la grange avec leurs armes de bois.

C’est Luka qui a vu l’engin, se laissant distraire sans faire grand cas de Sarah, qui venait de le ‹ tuer ›.

Grand-mère ! —en réalité, la vieille O’Grany est son arrière-grand-mère, mais nous l’appelions tous ainsi parce qu’elle était la doyenne du village— c’est quoi ça ?

Il pointait une sorte de grosse casserole remplie d’électronique, avec deux manches formant un angle d’un quart de pi. La vieille O’Grany nous expliqua que c’était un détecteur de métal que Paul —mon père— avait sorti du grenier pour vérifier quelque chose sur son terrain. Sans doute avait-il oublié de l’emporter. Luka demanda si nous pouvions jouer avec l’engin, et l’ancienne répondit d’un sourire. C’était donc entendu, nous lâchâmes tous nos occupations —sauf Natasha, qui renifla avant de retourner à sa lecture— pour tester l’appareil sur tous les objets que nous croisions pour voir s’ils contenaient du métal.
Alors que nous traversions le centre de la place avec l’appareil, nous l’entendîmes sonner. Curieux, nous repassâmes deux fois par dessus l’endroit pour entendre la même sonnerie : quelque chose était enterré ! À notre demande, la vieille O’Grany s’est levée sur ses jambes bioniques et partit chercher une tractobêche. Quelle excitation ce fut ! Lorsque l’outil cessa de fonctionner, il avait dégagé un petit coffret de métal. Comme c’était Luka qui avait eu l’idée de jouer avec le détecteur de métal, c’est lui qui eut l’honneur d’ouvrir notre coffre au trésor.

Dans le coffret se trouvaient des bibelots et ce que nous devinâmes être un antique ordipoche. Nous trouvâmes comment l’allumer, mais, hélas, nous étions dans l’incapacité d’en tirer quoi que ce soit, car le langage employé était inconnu. Tout ce que nous savions, grâce aux bibelots, était que cela provenait certainement de l’Âge des colons. Tout le monde fut un peu déçu de ne pouvoir comprendre ce que l’ordinateur avait à nous dire, mais je fus seul à m’acharner sur cette énigme. J’ai étudié les langues de cette époque grâce au Réseau et j’ai fini par apprendre à me servir de cette machine. La plus importante leçon que m’ont enseignée les colons est la suivante :

L’Univers est infini. Le Temps est une histoire sans fin.

al.jes 6 fév. 2016 Haut de page.

Fin

Table des matières

  1. Avant-propos
  2. Bureau des réclamations, par al.jes
  3. Le Temps d’une douche, par al.jes
  4. Toi-même, par Ned J.
  5. Aurore, par al.jes
  6. Peine capitale, par al.jes
  7. Les Siffleurs de cauchemars, par Lili Lith
  8. Sand box, par al.jes
  9. Une Réaction naturelle, par Ned J.
  10. Sans un nom, par Ned J.
  11. Le Majordome, par al.jes
  12. L’Éveil, par Lili Lith
  13. La Traque, par al.jes
  14. Poussière d’étoiles, par al.jes
  15. Autobus, par Ned J.
  16. L’Ingénieur amoureux, par al.jes
  17. Comme un roseau sous le vent, par al.jes
  18. La Roue du destin, par al.jes
  19. Marchensis delirii, par Ned J.
  20. Jeux d’enfants, par al.jes

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